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8/5/2008 20:21:00 
Cavale, roman en fuite


Por Laure Limongi
 


Tout comme dans Mortinsteinck – du même auteur, POL 1999 – le moteur de Cavale est un meurtre. Un meurtre tout bête, quoique peu commun dans sa réalisation improvisée – à la boule de bowling, avec une bouchée de Sachertorte (ce gâteau autrichien très chocolaté) et une gorgée de bière dans la bouche – sans motif véritable. Juste la suppression d’un être humain de la surface de la terre par un autre être humain au détour d’un agacement, d’un hoquet de parcours, et les conséquences qui en découlent pour ce dernier. Des conséquences éminemment, caricaturalement romanesques, donc, de l’ordre de la fuite, de la rencontre, du (faible) remord, de la dissolution de son existence – de laquelle émerge une paradoxale liberté – dans cet acte puni par la société. Une trame ordinaire, vue et revue tous les jours, du quotidien à la série télé, en passant par le film de première partie de soirée, le thriller ou le tabloïd dans lequel on peut apprendre qu’ « elle a mangé ses trois petites filles après les avoir tuées. L’aînée avec du ketchup, la cadette à la moutarde, la plus jeune nature. » Une trame en cela idéale quand on n’en a que faire de l’«efficacité romanesque» et de l’ « originalité thématique » car on peut y accrocher ses mélodies, son rythme, ses accrocs, sa langue, ses drôles de personnages claudicants… comme sur un sapin illuminé. Un squelette-consensus à habiller pour l’hiver que Nathalie Quintane emmitoufle avec brio.

 

S’il est moteur, ce meurtre américain et sucré n’est pas démarrage, Cavale s’annonçant comme un « roman excentré » proposant 21 ouvertures possibles. Un roman sans abscisses ni ordonnées définies, donc, sans réflexes conditionnés ni sens de l’histoire. L’inverse d’un « roman cible » où tout convergerait dans un sens : effet de suspens, évolution des personnages, construction de l’intrigue… vers un « soulagement » final de l’action et du lecteur que d’aucuns nomment « résolution » en insistant sur le plaisir replet qui en découle – et qui s’apparente pourtant bien souvent davantage à l’évacuation hygiénique d’une fiction trop lourdement lardée. Non, pas de toboggan narratif, pas de saveur passe-partout du style : ici, il faut naviguer entre les 21 débuts qui sont aussi la « réserve théorique et pratique du livre » : la pêche au silure (et par extension la passion de la pêche), la France de Bonnot, la noyade, la coquille (le raté, la faute, le lapsus), la « voix » du récit, sa dualité, les deux oncles de part et d’autre de l’Atlantique, l’aller-retour entre les deux (le même ?), le vol du cerf-volant, la nécessaire « sympathie » du personnage… une série d’éléments comme les pièces d’un puzzle étalées sur la table et qui viendront s’assembler gentiment à la Fantasia – vous n’aurez pas à vous casser la tête ; ceci est un roman fragmenté, pas un supra Da Vinci Code mutant pour excités du bulbe ayant épuisés énigmes et Sudokus.

 

Passé ces 21 incipit-indices, on peut observer au ralenti la chute de la boule de bowling sur le crâne de la grosse victime russe – en imaginant le goût de la Sachertorte mâchée piquée de bulles de bière bon marché dans la bouche du meurtrier – et sauter sur le porte-bagage du fugitif qui choisit le vélo comme véhicule.

 

Oui, un vélo. On vous a dit qu’on n’en avait que faire de l’efficacité narrative. A fortiori de la vitesse du voyage et de la crédibilité de la fuite. D’autant plus que ce vélo – davantage métaphorisé en vaisseau – progresse plutôt rapidement de la Californie du Sud en passant par la Picardie avant de revenir en Californie du Nord et de finir en partance pour Calais… traversant motels, forêts naines, croisant carrioles à Churros et horticultrice au chômage… Pendant ce road movie cycliste, notre héros un peu impulsif aux mollets de plus en plus musclés rencontre une série de personnages logorrhéiques et édifiants. Il apprend les rudiments de la contre-rhétorique grâce aux lumières post-hippies d’un patron d’hôtel paranoïaque, la recette du sandwich qui permet de tenir jusqu’à la Pologne de la bouche d’un ancien coureur du Tour reconverti dans le peinturlurage de miniatures cyclistes, des choses bien peu catholiques de la part d’un Dominicain encanaillé…

 

Chaque fois le récit dérive, aimanté vers une sorte de punctum – pour reprendre un terme de Roland Barthes – sensible voire affectif, toujours digressif : la découverte d’une nouvelle soupe chinoise glissant vers les voyages de Marco Polo en Asie, la triste fin du touriste russe nous transportant sur la Place Rouge. La narration dessine des sinusoïdes dans le temps et l’espace au gré des souvenirs et des grains de sable sciemment glissés dans la machine littéraire qui toussote et rêve. La série des rencontres ne forme pas le parcours ascendant d’une initiation. Elle prendrait plutôt la forme d’un album de polaroïds à feuilleter, en les commentant.

 

Cavale s’écrit ainsi dans un piétinement calculé de la forme. Le récit file – cycliste –, le héros se dédouble entre la France et les États-Unis, la langue se troue d’américain. La phrase de Nathalie Quintane avance en se dandinant, avec répétitions en mambo chaloupé – la jambe qui avance dans un mouvement de hanche, adjectifs et propositions, avant de revenir piétiner à l’arrière du corps dans un remuement plus vif, en reprises consonantes d’un too much minuté. Une musique à refrains permettant une juxtaposition vertigineuse de niveaux avec beaucoup d’humour, une ironie irrésistible née de la collision des éléments d’un monde si absurde et si cohérent à la fois : entre deux eaux, dans les remous d’un fleuve post-moderne, s’interrogeant sur les manifestations de son époque.

 

« Et après ça, tout serait kif-kif ? Le règne du kif-kif pour les amateurs de kif-kif ? (…) Ce à quoi l’on s’attache, au contraire, en revanche, c’est l’envers du kif-kif, son retour, son inversion, ce kif-kif inverti qui est notre antique motif : la mise en valeur, la dé-couverte, le vermillonage. (…) Hors vermillon, pas de sujet, pas de tête de chien, pas de naine blanche, pas de kif-kif – car le kif-kif lui-même n’est que vermillonné (à condition du vermillon). Il n’y eut pas extirpation de la masse mais injection dans la masse pour coloration de la masse et distinction dans la masse. (…) Vous ne pourriez me voir, ni mon vélo, si nous n’avions été préalablement injectés. Et si vous pouvez lire, c’est que ça a été vermillonné. Quand ça vous dit quelque chose, c’est du vermillon. Difficult to manifest present conditions not suitable. » (p. 92-94)

 

Biopsie du roman avec background tragi-comique, Cavale travaille la plasticité du récit dans une amplification de paroles bigarées ne pouvant qu’attacher le lecteur au charme étrange, magnétique, de cette pêche itinérante d’un oncle criminel, si sympathique.

 

 

 

 

sur Cavale de Nathalie Quintane, 249 pages, 19 euros

également cité Mortinsteinck de Nathalie Quintane, Éditions POL, 1999, 127 pages, 13,72 euros : le livre du film du même nom de Stéphane Bérard.

 

 

 

 

[Texte paru dans la revue Les Lettres Françaises dirigée par Jean Ristat, revue imprimée dans le journal quotidien L’Humanité du 1er juillet 2006.]

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Notas dos editores:

Nathalie Quintane teve seu livro Começo editado no Brasil pela Cosac Naify, na coleção ÁS DE COLETE, com tradução de Paula Glenadel.

 

Confira entrevista, reproduzida no Cronópios, com Laure Limongi em sua passagem pelo Brasil.

Aguardem a entrevista exclusiva que fizemos com Laure Limongi na Livraria Martins Fontes da avenida Paulista. Na TV Cronópios, claro!

 

Leia mais informações sobre Laure e seu mais recente lançamento Fonction Elvis.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 

 

 

Laure Limongi est née en Corse et vit à Paris, en France. Elle est écrivain, éditrice et musicienne. En tant qu’éditrice, elle dirige la collection Laureli aux Éditions Léo Scheer, consacrée à la prose contemporaine – elle a notamment publié une traduction de PanAmérica de José Agrippino de Paula. Écrivain, elle a publié cinq livres, le dernier étant Fonction Elvis, aux Éditions Léo Scheer. Elle écrit également des textes de critique littéraire pour différentes revues françaises (Les Lettres Françaises, La Revue Littéraire, Les Cahiers Critiques de Poésie…) Musicienne, elle fait partie du groupe Molypop mais a également travaillé avec le musicien Pierre Henry. Elle anime également le blog littéraire RougeLarsenRose. Email : laurelimongi@gmail.com

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