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23/7/2008 12:05:00 
Le travail de rivière (extraits)


Por Laure Limongi


« C’est d’ici que je tire mes vers, de cette fête – avec une souveraineté silencieuse et une origine que je n’avoue pas – comme qui efface ses péchés de soie, ses trois monuments de la patrie,

et passe la main et les gants. »

 

Ana Cristina Cesar, Luvas de Pelica.

 

 



Chaumont ressemble à une tête d’épingle dans la grande tapisserie française, elle-même minuscule pièce du vaste brocart du monde. L’univers est à portée de main quand on l’imagine faufilé. Chaumont est une tête d’épingle verte piquée sur le cœur de la France, qui n’en rougit pas, et c’est là que je suis née, en 1923, avec quelques dizaines de milliers d’autres âmes noyées dans cet ensemble. Têtes d’épingle sur tête d’épingle, on n’en finit pas. Océan de relativité. Ces échelles vertigineuses m’ont toujours tourné la tête mais je ne dois pas commencer à digresser. Pas déjà. M’est avis que je vous perdrai suffisamment tôt dans les méandres et leurs interstices. Combien finiront à la cave sans lumière de mon récit, sans en avoir visité le salon de musique ? Je reprends, donc, et je suis ma portée. Pas à pas, d’enjambée de sabot et d’élève appliquée. Je suis née à Chaumont, entre deux guerres. C’est là que mes yeux ont suivi un ruban d’histoire que j’aimerais vous raconter, d’une plume qui n’est bien sûr pas la mienne – imaginez-vous de quel lieu je pourrais vous parler ? – mais la voix est assez ressemblante. À la fois lente et essoufflée. Un peu absente, un peu perdue. Incongrue. Imaginez la Callas née à Clermont-Ferrand ou Camille Claudel passant sa vie à Arras. Je ne me compare pas à leur éclat, mais à leur mélancolie. Vous me citerez Emma Calvé, née à Millau, fille de brodeuse, parcourant les mers. Vous aurez raison de me porter cette contradiction brillante, parfois même ceinte du drapeau bleu blanc rouge – et rien en dessous – devant des milliers de spectateurs. Emma Calvé héritant des économies de sa mère, de sa grand-mère qui filaient paisiblement au coin du feu. Sa voix est faite de leur silence. Ma voix est faite de leur silence. Imaginez un écheveau de sentiments sombres naissant à Chaumont, se dévidant à toute vitesse à Chaumont, répétant sans cesse Chaumont, Chaumont, Chaumont, sans ordre ni logique, syllabes rassurantes et écœurantes, une aiguille à broder à la main, ou quasi, dès les balbutiements. Le temps se couvre, je suis fidèle aux éléments biographiques. Ou presque.

 

 

Portrait en pied

 

Je suis accrochée à cette vie comme à un poumon gris. Pourtant je souris. Mes pieds avancent l’un après l’autre, bien docilement, qu’il vente ou qu’il neige. Personne ne pourrait imaginer la voix qui hurle en moi et qui recouvre tout. La peur de la mort, le fracas des machines. Personne ne pourrait l’imaginer derrière le chignon peigné et les yeux qui reflètent les arbres. Derrière les liens soigneusement dessinés, pleins et déliés. Je m’éloigne bien docilement de ce que j’ai été. De ce que j’ai cru être. Et ce pas crée une écorce fendue d’un grand rire. Un point arrêté sur une image au ralenti, tout est flou autour car c’est la Grande Histoire qui passe, son train sinuant. Seul mon regard pourra vous y assurer un chemin net avec de vrais visages, presque de chair. J’ai dit presque. Des gestes, des dimensions, des angles. Où se cogner. Je suis accrochée à cette vie comme aussi bien pas. C’est arbitraire, je le sais. Qu’est-ce qui ne l’est pas ? C’est versatile une femme, tous les proverbes le disent et mon père aussi. Ainsi que ses amis. C’est versatile un homme qui court après sa mort en croyant la fuir. Ça, personne ne le dit. La répétition des gestes aide. On le croit. Le souvenir, les traditions. La monotonie est douce comme un matin pluvieux, l’intérieur de mes bras. Fade comme les repas quotidiens, l’odeur du savon noir. Et si je pleurais, qu’est-ce que ça changerait ? Et si je criais aussi fort que le loup du bois ? Le cou tendu à se briser, crocs à l’air, bavant ma vie ? Cela n’effraierait sans doute que les enfants et les curés.

 

 

On pourrait aisément se complaire à l’abîme, aux temps acides, aux nuits sans âge. Se perdre dans l’agitation qui heurte, comme un animal fou de douleur s’en prend aux arbres, des armes de ses griffes sanglantes. Était-ce mieux avant ? Est-ce que cela sera mieux après ? Peut-être cherche t-on des axes là où aucune logique ne préside. Des nervures sans feuilles, des cartes sans territoires. On en ressort, de toute façon, blessé, à l’orée du bois, pupille brillante. Les bulbes finiront, au printemps, par fleurir. C’est un cycle immuable. Pourtant, ils n’ont aucun but.

 

 

Quand elle arriva, la porte était ouverte, ce qui l’étonna. Dans la chambre, tout lui parut vraiment bizarre et elle se dit que décidément toute cette journée était étrange. Écartant les rideaux du lit, elle vit sa grand-mère couchée, avec son bonnet qui lui cachait le visage. Elle était différente, ce n’était pas son attitude ordinaire. Mais elle avait toujours réponse à tout. Grandes oreilles ? Pour mieux entendre. Gros yeux ? Pour mieux voir. Grandes mains ? Pour mieux prendre. Grandes dents ? Pour mieux manger… Et le loup dévora la petite fille.

 

 

(…)

 

Le travail de rivière

 

Tout d’abord, la peau est mort. Bête qui fut, bêlant, mugissant, courant dans les prés, aujourd’hui simplement sanglante, sentant la chair sauvage. Elle s’étale en tas indistincts et macule la peau qui, sans ironie, ne porte pas de gants. La peau protégerait de la peau mais l’étoufferait et gênerait les gestes. Alors, dans la chapelle-hangar, les hommes en tabliers trimballent les peaux dégoûtantes, de tous grains et carnations. Et tout d’abord, ils trient. Le premier choix, le second choix. Affaire d’œil et de toucher. Les belles peaux sont fines et font peu de bruit lorsqu’on les agite, comme les belles qui les porteront, en société. Le reste est tapage sourd. Gant d’homme pressé ou d’ouvrier, qui ne craindra pas de se déchirer. On les sale, les peaux, pour éviter que le travail de mort ne se poursuive. On les sale, on les retourne fréquemment, on les bat les unes contre les autres tous les trente ou cinquante jours selon la température extérieure, l’été n’étant pas l’ami de la peau avant son tannage. Et après. Commence alors le travail de rivière, celui des mégissiers. À nouveau, les peaux sont discriminées, fortes, moyennes, ou fines, car de ce classement dépendra le bain choisi, à l’eau de la Suize qui se transforme en rivière lustrale. C’est le reverdissage, un air de printemps, le début de résurrection. On hydrate, on enlève les poils, on attaque de chaux et d’orpin avant de rincer. La mise en confit au plus profond d’une soupe atroce transformera la charogne en pelure de luxe, bientôt brodée. Dans de grandes cuves, elles sont ainsi touillées au bâton, peu à peu dégraissées, lovées les unes contres les autres en ce concert puant. Rassérénées à nouveau par un mélange turbulent de farine, d’alun, de sel, de jaunes d’œuf qui les nourrit et les assouplit. L’essoreuse dégoutte et une marée de Suize revient, d’un courant de Léthé, faire son travail d’oubli. On n’imagine pas ce qu’ont vécu les peaux qui crissent sur la fermeture d’un sac, qui glissent, doucement retirées. Elles sèchent à l’air libre, jusqu’au palissonnage, qui affine et soumet, sur support d’acier. La grande lame n’y omet rien. Longuement foulées, elles sont rhabillées d’eau et de jaune d’œuf, nouvelle faillite de mémoire, afin de pouvoir accepter une couleur nouvelle, perle, tourterelle, nacarat, andrinople, flave ou encore beurre frais.

 



 

 

 

(Extraits du livre Le Travail de rivière, à paraître en novembre 2008 chez Dissonances/Pôle graphique de la ville de Chaumont, avec une création graphique de Fanette Mellier, qui a commandé ce texte.)

 

 

 

Laure Limongi est née en Corse et vit à Paris, en France. Elle est écrivain, éditrice et musicienne. En tant qu’éditrice, elle dirige la collection Laureli aux Éditions Léo Scheer, consacrée à la prose contemporaine – elle a notamment publié une traduction de PanAmérica de José Agrippino de Paula. Écrivain, elle a publié cinq livres, le dernier étant Fonction Elvis, aux Éditions Léo Scheer. Elle écrit également des textes de critique littéraire pour différentes revues françaises (Les Lettres Françaises, La Revue Littéraire, Les Cahiers Critiques de Poésie…) Musicienne, elle fait partie du groupe Molypop mais a également travaillé avec le musicien Pierre Henry. Elle anime également le blog littéraire RougeLarsenRose.
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